Lévinux, un espace d’expérimentation
pour les milieux scolaires et communautaires
1er mars 2006
![]() M. Jacques Daignault, professeur en sciences de l’éducation au Campus de l’UQAR à Lévis, est un pionnier au Québec dans l’utilisation du logiciel informatique Linux par les milieux scolaires et communautaires. Il raconte ici la petite histoire du projet Lévinux. |
Lévinux est une expérience qui a marqué l’histoire du Campus de l’UQAR à Lévis. Comment tout ça a-t-il commencé?
Les débuts remontent à l'automne 1999. Lévinux était d’abord un projet à la fois communautaire et pédagogique de démystification de l'informatique pour les étudiants et surtout les étudiantes en formation en enseignement au Campus de Lévis. Beaucoup d'étudiantes manifestaient des résistances face à l'ordinateur, qui était obligatoire dans au moins deux cours. La machine était considérée comme froide, peu accueillante et difficile à maîtriser. Elle s'avérait inaccessible dans sa facture, abstraite dans son fonctionnement et fade au plan esthétique.
L'idée de constituer un club informatique est née du projet de comprendre cette résistance. L'intuition de base était simple: explorer une alternative informatique qui, inspirée par le succès florissant de Linux, mettait les valeurs communautaires, écologiques et pédagogiques au centre de l'intégration des TIC.
L’une des particularités de Lévinux est d’utiliser Linux, un logiciel libre et gratuit qui connaît une popularité certaine dans les milieux scolaires et communautaires. Qu’est-ce que Linux? Quels sont les liens entre Lévinux et Linux?
Linux, c'est un système d'exploitation, au même titre que Windows (95, 98, 2000... XP) ou MacOs (... 8, 9, X). Il a été créé par Linus Torvalds en 1991.
Richard Stallman, le fondateur du mouvement du logiciel libre en 1984, définit le logiciel libre par quatre libertés: la liberté d'utiliser le logiciel comme on l'entend, celle de le copier et de le distribuer à qui le demande, celle de découvrir ses secrets en explorant à loisir le code informatique qui le compose, et enfin, celle de le modifier, quand on en est capable, afin d'en améliorer certains aspects. En échange, toute amélioration doit être rendue accessible à tout le monde, sans exception.
Cette philosophie du libre, filtrée par le regard critique de la rigueur intellectuelle, est proposée par Lévinux aux milieux scolaire et communautaire. Les libertés d'usage, de distribution, d'exploration et de bidouillage du libre sont un antidote contre les positions de monopole. Elles assurent une saine compétition entre les entreprises. Elles favorisent l'innovation technologique et responsabilisent les utilisateurs.
L'utilisateur du libre n'est pas d'abord un consommateur ou un client avec des droits, dont le principal devoir, sinon le seul qui s'y rattache, est celui d'honorer son paiement. C'est plutôt un collaborateur dont le droit de consommer est lié au devoir de promouvoir et de défendre le droit des autres d'en jouir également. Cela est rendu possible par son engagement à rendre disponible, en retour, sa contribution au développement du logiciel ou de ses dérivés (documentation, traduction, trucs et astuces, etc.). On pourrait appeler ça de l'apprentissage «durable».
Le projet Lévinux a avant tout une vocation pédagogique, mais son usage est beaucoup plus large. Quelles sont les particularités du projet Lévinux? Son rayonnement?
Le volet technique du projet consistait à tester, en milieux scolaire et communautaire, les prétentions du système Linux à pouvoir soutenir l'intégration d'ordinateurs désuets, mais recyclés, à partir d'un modèle testé ailleurs, en milieux informatiques, mais à peine présent dans les écoles.
Au fil des ans, Lévinux a accueilli plus de 40 stagiaires en informatique qui ont tous contribué à raffiner le modèle. Lévinux a d'ailleurs été maître d'œuvre au plan technique dans l'installation de plusieurs laboratoires de même facture: une douzaine d'écoles primaires et secondaires dans la région de Québec, une dizaine de centres d'accès communautaire dans le grand Lévis, une vingtaine de lycées au Maroc, trois salles à l'École Normale Supérieure de Libreville (Gabon) et un petit cousin, Tuxcafé, à l'Université Laval. Lévinux a également inspiré plusieurs institutions au Québec et ailleurs à explorer, utiliser et développer le modèle. Cela m'a d'ailleurs valu d'être invité à donner plusieurs conférences sur le sujet. Aussi, mes principaux collaborateurs (d'anciens stagiaires devenus de brillants informaticiens) ont donné plusieurs formations et agi à titre d'experts dans de nombreux projets d'informatisation scolaire et communautaire.
Aussi, entre 2002 et 2004, un groupe d'étudiantes a créé le projet Pedalinux (Pédagogie de l'ordinateur construite sur la philosophie de Linux, au Sénégal) et s'est vu récompensé en se classant à deux reprises finaliste du concours Forces-AVENIR.
Enfin, Lévinux est également devenu un espace d'expérimentation de portails communautaires et pédagogiques. Tout le monde connaît Claroline à l'UQAR, mais peu savent que les premières expérimentations ont été faites sur les serveurs de Lévinux, par l'équipe de Lévinux et que le portail de Lévis est toujours actif et largement utilisé.
Les serveurs de Lévinux hébergent aujourd'hui plus de 200 sites (des portails, pour la plupart) et génèrent plus de 25000 clics par jour.
Au Campus de Lévis, la salle réservée à Lévinux propose un environnement qui n’a pas son pareil. Comment pourrait-on décrire cette salle?
En premier lieu, les tables sont octogonales. Il y a quatre ordinateurs par table (un à toutes les deux places) impliquant qu'on travaille plutôt en vis-à-vis, ce qui témoigne des valeurs de Lévinux: communiquer avec l'ordinateur et non s'isoler!
Le local est riche de souvenirs des voyages et des installations faites par les équipes de Lévinux au fil des ans. C'est très coloré. Il y a un coin lecture (deux causeuses placés en équerre) un éclairage tamisé, de la musique et du café. Traînent ici et là des projets en chantier...
Il y a des projets pour l’avenir?
Lévinux développe de plus en plus le volet recherche de sa mission. Ce volet a d'ailleurs constitué dès le début la principale originalité de Lévinux. En effet, c'est d'abord une hypothèse de recherche qui a donné à Lévinux sa plus grande visibilité.
Une recherche menée entre 2000 et 2001 (subventionnée par la Fondation de la corporation des services universitaires Chaudière-Appalaches) a en effet montré que les valeurs de participation, d'accessibilité, de partage et de respect de l'environnement étaient au cœur de la philosophie du logiciel libre, dont Linux est le fleuron. Il y a donc convergence au plan des valeurs. La recherche n'a pas permis, cependant, de répondre franchement à la question de savoir si une telle convergence favorisait vraiment une meilleure intégration. Ça demeure une question.
Aussi, Lévinux a servi de plate-forme dans le cadre d'un projet de recherche subventionné par le CRSH entre 2002 à 2004.
Enfin, Lévinux est un véritable bouillon d'idées: totems numériques et virtuels à base de vieux ordinateurs, systèmes de gestion des places de stage, administration individualisée de portails scolaires, déploiement de laboratoires de terminaux à grande échelle, etc.
Mais le projet le plus original et le plus stimulant en gestation est celui de lier partage des connaissances et partage des calories. En gros, inviter les jeunes à accumuler du temps Internet en pédalant sur un vélo stationnaire actionnant une dynamo et muni d'une interface branchée à Internet… Le prototype est prêt et fonctionnel, les plans sont disponibles et des démonstrations ont été faites. Il reste à organiser tout cela dans un projet de recherche structuré... au retour de ma sabbatique!
Entrevue réalisée par Mario Bélanger, UQAR
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Renseignements: Mario Bélanger,
Service des communications UQAR
(418) 723-1986 poste 1426
mario_belanger@uqar.ca
