La «marée rouge» du mois d’août:
un phénomène naturel dans un contexte exceptionnel
4 novembre 2008
par Émilie Vallières
La fameuse «marée rouge» qui a fait la manchette dans les médias au mois d’août dernier était, selon les experts, un phénomène naturel qui se serait produit avec une ampleur hors de l’ordinaire, en raison de conditions de pluie et de vents propices à son expansion.
Le colloque scientifique sur les connaissances acquises depuis dix ans sur le parc marin du Saguenay-Saint-Laurent a rassemblé près de 150 chercheurs. L’événement organisé par l’Institut des sciences de la mer de Rimouski (ISMER-UQAR) et le Parc marin du Saguenay-Saint-Laurent a eu lieu les 2 et 3 octobre, à Rivière-du-Loup.
< (Photo de la marée rouge : Michel Starr)
Plus d’une douzaine de scientifiques ont présenté leurs recherches en cours devant un auditoire très attentif, qui n’a pas ménagé ses questions à la fin de chacune des présentations, toutes bien documentées et illustrées. Le but de l’exercice: faire le point sur l’état d’avancement des connaissances sur l’estuaire du Saint-Laurent et le fjord du Saguenay. Les thèmes abordés touchaient d’abord l’environnement physique et la distribution spatiale des espèces qui habitent ce milieu, mais aussi les problématiques environnementales auxquelles cet extraordinaire parc marin est confronté.
Quatre spécialistes ont pris la parole à la table ronde sur la marée rouge: Stéphane Lair, Robert Michaud, Suzanne Roy et Maurice Levasseur.
(Photo: Mario Bélanger)
Photo d'une cellule d'Alexandrium, prise par l’étudiant Oscar Casas Monroy >
Une table ronde sur la marée rouge
Au cœur de la rencontre, les organisateurs du colloque avaient convié le public à une table ronde pour faire le point sur la «marée rouge» du mois d’août dernier dans le Saint-Laurent. La discussion a porté sur trois aspects. D’abord, Robert Michaud, du Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins (GREMM), a relaté les faits saillants de cette crise qui a débuté le 4 août. Ce soir-là, il avait été appelé pour venir en aide à un veau béluga échoué. Jusqu’au 25 août, il a dû répondre à des dizaines d’appels d’urgence. En tout, plus de 20 cétacés (dont 10 bélugas) et plus de 80 phoques ont été retrouvés morts, sans compter les nombreux oiseaux marins et poissons. En répertoriant ainsi ces décès, il a été possible de modéliser le déplacement de cette prolifération toxique.
Le deuxième intervenant, Stéphane Lair, de l’Institut de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal, a expliqué comment il a procédé à la nécroscopie de certains de ces animaux. L’algue suspecte, l’Alexandrium tamarense, produit une toxine qui se concentre dans le foie et les glandes digestives et elle affecte le système nerveux. Elle provoque une paralysie généralement passagère (problèmes d’orientation), mais qui peut entraîner la mort de l’animal dans le cas d’une intoxication importante.
Pour sa part, Suzanne Roy, de l’ISMER, a fourni des renseignements importants sur cette algue toxique microscopique, afin de comprendre sa prolifération. Elle a expliqué que la présence d’un «bloom» de l’algue Alexandrium tamarense dans l’estuaire du Saint-Laurent n’est pas un phénomène inhabituel, mais que la situation d’août 2008 était exceptionnelle par sa forte concentration, par son étendue et par sa persistance. Au Canada, le premier cas d’intoxication paralysante par les mollusques liée aux proliférations de cette algue remonterait à une expédition dans la région de Vancouver en 1793, en Colombie-Britannique. Même dans la Bible, le nom «Mer Rouge» ferait référence à cette algue qui fait partie des dinoflagellés parmi lesquelles on retrouve de nombreuses espèces toxiques... À notre époque, il semble que le nombre de cas signalés est en augmentation depuis 30 ans, dans plusieurs régions du monde.
Selon Suzanne Roy et les travaux antérieurs entrepris sur cette algue dans le Saint-Laurent marin, deux facteurs jouent un rôle important dans le taux de croissance de cette algue: les fortes précipitations et des vents faibles. Mme Roy a remarqué que les précipitations étaient cette année de 40% plus abondantes que la moyenne au début du mois d’août. De telles précipitations font baisser la salinité de l’eau et augmentent le débit des rivières, ce qui favorise la prolifération de cette algue à cause des apports de certains composés dissous présents dans l’eau des rivières qui stimulent la croissance de l’algue. Aussi, elle a noté que les vents étaient faibles dans la région au mois d’août. Des vents faibles et une forte stratification de l’eau à cause des apports d’eau douce procurent un milieu plus propice au développement de fortes concentrations de cette algue, qui préfère les milieux stables où elle peut nager près de la surface le jour pour profiter de la lumière et se diriger plus en profondeur la nuit pour aller puiser des nutriments nécessaires à sa croissance. Des vents forts auraient eu pour effet de dissiper les blooms. L’augmentation de la vitesse du vent et le changement de direction à partir de la mi-août ont vraisemblablement entraîné le déplacement de la masse d’eau contenant les algues vers la rive sud de l’Estuaire, où le courant de Gaspé a alors favorisé son transport le long de la côte gaspésienne. Selon les données qu’elle a recueillies, le phénomène est lié à des facteurs naturels et non pas à l’activité humaine ou à la pollution. Par ailleurs, elle a précisé que certaines appellations fortement utilisées dans les médias comme «marée rouge» n’étaient pas appropriées. «Il ne s’agit pas véritablement d’une marée et l’algue Alexandrium tamarense n’est pas toujours rouge, explique-t-elle. Au microscope, les cellules de cette algue sont de couleur dorée. Il faudrait davantage parler d’un bloom d’algues nuisibles.»
Ce que l’on peut conclure de cette table ronde, c’est que tous les intervenants dans cette crise ont agi en concertation, en respectant les expertises de chacun. Le modérateur de la soirée, le biologiste Maurice Levasseur, a salué cet extraordinaire travail d’équipe, face à cette algue toxique qui peut être mortelle pour l’humain. «Tous les spécialistes et les médias ont mené un excellent travail de sensibilisation, a rapporté M. Levasseur. Il n’y a eu aucune intoxication humaine.» De nombreux mollusques étaient contaminés, mais heureusement, il semble qu’aucun d’entre eux ne s’est retrouvé dans les assiettes des consommateurs.
Dans son discours d’ouverture du colloque, Pierre Asselin a souligné le dévouement inlassable d’Émilien Pelletier, pour le développement du parc marin et pour le maintien des écosystèmes. M. Pelletier, qui présidait le comité organisateur du colloque, est le directeur de la Chaire de recherche du Canada en écotoxicologie marine. Enfin, le colloque était marqué par l’absence du professeur François Saucier, de l’ISMER, emporté par un cancer cet été. Dans un discours empreint d’émotions et de souvenirs, sa collègue et amie Anne-Marie Cabana lui a rendu un vibrant hommage. «Jusqu’à la fin de sa vie, a-t-elle raconté, François parlait du Saint-Laurent comme d’un vieil ami, avec des étincelles dans les yeux.»
< «C’est comme si je rencontrais une grande vedette!». Lors du colloque, Sébastien Cloutier (à droite), étudiant finissant à la maîtrise en océanographie, était tout heureux de discuter avec Mgr Gérard Drainville, qui a été l’un des premiers scientifiques au Québec à décrire le fjord du Saguenay, dès 1968. Dans ses recherches, Sébastien s’est justement attardé aux courants à l’embouchure du fjord.
Voici une partie des membres du comité organisateur du colloque. Il était composé de: Émilien Pelletier, Anne-Marie Cabana, Catherine M. Couillard, Andrée-Anne Lachance, Pénélope Poirier, François Tremblay, Lynda Turcotte et Jean-Marie Sévigny. >