Discours de l'infirmière Élisabeth Carrier lors de la collation des grades à l'UQAR campus de Lévis
Le 25 novembre 2009
Madame la Présidente, Monsieur le Recteur, invités d’honneurs, parents et amis, chers diplômés,
Lorsque M. Robert Paré a communiqué avec moi afin de savoir si j’acceptais de recevoir un doctorat honorifique, j’étais bien sûr très honorée, mais surtout, j’ai ressenti un malaise, comme chaque fois que je reçois un honneur, quel qu’il soit. Toute ma vie, j’ai poursuivi un rêve et je fais simplement ce que j’aime.
Mme Élisabeth Carrier, lors de son discours.
Photo: Jacques Paquet. >
En fait, je suis ici à cause d’un rêve d’enfance. À 8 ans, je rêvais d’Afrique. Je ne rêvais pas de changer le monde, juste de me rendre utile en vivant dans la brousse, tout près des populations. Je me suis dit : quoi de mieux que de devenir infirmière ?
Pour acquérir de l’expérience, je suis allée travailler dans le Nord avec les Amérindiens et les Inuit. J’ai tellement adoré que, n’eût été de mon rêve d’Afrique, je n’aurais jamais quitté le Grand Nord pour me retrouver quelques semaines plus tard en brousse au Sénégal, où j’ai travaillé trois ans sur un projet de développement en santé communautaire.
| Lire aussi l'hommage du recteur Michel Ringuet à Mme Élisabeth Carrier > |
De retour au pays, je n’avais qu’une seule idée : continuer mon travail humanitaire. C’était en 1980, au moment où la Croix-Rouge canadienne recrutait des équipes médicales pour travailler dans les camps de réfugiés cambodgiens à la frontière du Cambodge et de la Thaïlande. Ils étaient un demi-million à y vivre dans des conditions effroyables.
Depuis, je ne me suis jamais arrêtée, en dépit de quelques promesses à la Dominique Michel du genre : cette fois, c’est ma dernière mission… J’ai bien peur d’être accro.
Vous vous demandez peut-être ce qui a pu me motiver à vivre depuis toutes ces années dans des pays dévastés par les guerres ou les catastrophes naturelles. Vivre dans des pays où le danger est omniprésent, au lieu de rester confortablement installée dans notre beau Québec, où nous avons aussi nos miséreux. Je peux presque vous entendre penser au mot qui m’indispose le plus : une vraie « missionnaire ». Certains diront que j’ai la vocation ou, pire encore, que je suis une sorte de mère Theresa moderne… Une femme qui trouve son bonheur à soulager l’humanité souffrante. C’est pas ça ? Franchement ?
Dans un sens, ce n’est pas complètement faux. Je ne peux pas nier l’immense satisfaction que j’éprouve lorsque je contribue à soulager la souffrance des victimes des bombes en Afghanistan, au Liban, en Irak, en Somalie.
Je ne peux qu’être émue par le sourire des prisonniers de guerre en ex-Yougoslavie, au Sri Lanka, au Tchad, en République Démocratique du Congo, en Ethiopie. Ils sourient parce que je leur apporte peut-être des nouvelles de leurs familles et ils espèrent que ma visite améliorera leur condition de détention, leur évitera la torture ou même une exécution sommaire, et ce, au nom du respect du Droit International humanitaire, mandat principal du Comité international de la Croix-Rouge.
Le son des tam-tams tchadiens me donne des frissons lorsque les villageois célèbrent l’arrivée de nos camions remplis de sacs de céréales qui les empêcheront de mourir de faim jusqu’à la prochaine saison des pluies.
J’ai souvenir d’un enfant angolais qui avait perdu ses deux jambes en marchant sur une mine antipersonnelle, l’arme des lâches. Je l’ai vu rentrer joyeusement dans son village, en marchant avec ses deux prothèses, ce qui était le résultat de tout un travail d’équipe. Quelle gratification pour nous !
Essayez de vous imaginer dans un village de pêcheurs sri lankais, sur une magnifique plage de sable blanc. Votre mission, dans ce petit paradis, est de ramener à sa mère un fils qu’elle avait cru tué par les rebelles deux ans plus tôt.
Peu de gens ont eu la chance de participer à la naissance d’un pays. J’ai personnellement eu ce privilège, en 2000, lors d’une mission au Timor Oriental après la destruction de l’île, prix qu’ils ont eu à payer pour gagner leur indépendance de l’Indonésie. La gestion du seul l’hôpital de l’île, durant la phase de reconstruction du pays, fut ma petite contribution personnelle.
Les Cachemiris pakistanais, qui ont tout perdu lors du terrible tremblement de terre de 2006, m’ont couverte de cadeaux, à m’en rendre mal à l’aise, tellement ils étaient reconnaissants de mon travail de gestion de l’hôpital de campagne que nous avions installé pour soigner les victimes de ce cataclysme naturel.
Être en contact avec tellement de cultures intéressantes me donne une impression d’être particulièrement riche. En voici quelques exemples :
J’ai vécu au milieu d’ethnies des plus attachées à leur vie traditionnelle ancestrale au nord du Kenya. Des peuples qui vivent encore nus, armés de lances et de boucliers faits de peaux d’éléphant. Leurs bijoux, très utilitaires, sont des bracelets et des bagues couteaux qui servent non seulement à se défendre, mais aussi à inciser la veine jugulaire de leurs vaches dont le sang constitue leur principal délice.
J’ai côtoyé le raffinement des Orientaux, le courage et la fierté des réfugiés d’Asie Centrale, les nations Arabes et Persanes traditionnellement ancrées dans leur religion, la chaleur des populations du Caucase et des Balkans, la joie de vivre des Haïtiens et la richesse culturelle de nos peuples amérindiens et inuit.
J’ai eu la chance de visiter quelques-unes des merveilles du monde, désertées par les touristes à cause des conflits armés, comme les temples d’Anchor, au Cambodge. J’ai goûté avec volupté à la solitude au milieu des animaux sauvages dans un parc du nord de l’Ouganda, à deux pas de mon lieu de travail. J’ai campé dans la vallée du Panshir, l’une des plus belles vallées d’Afghanistan.
Par-dessus tout, je suis aux premières loges de ce qui fait l’actualité, faisant de moi un témoin de l’histoire. Malheureusement, les guerres occupent une trop large part de cette histoire, et ce, depuis que le monde est monde.
Il est certain que tous les jours ne sont pas faits de gratification et de plaisir. La frustration, le découragement, les défaites, les dangers, l’inconfort et les larmes sont souvent au rendez-vous.
Pour illustrer ceci, je me permets vous donner encore quelques exemples :
Au Darfour, à environ 45 degrés Celsius, il faisait si chaud que la seule façon de dormir 20 minutes d’affilée était de me couvrir d’un drap mouillé.
Au Tchad, parfois mon lit était le sable du désert, à la merci des scorpions et des serpents, ou encore je dormais sous la tente à moins 10 degrés dans les montagnes du Cachemire pakistanais.
Je ne peux compter les kilomètres parcourus sous le soleil saharien, assise sur des sacs de céréales dans la boîte d’un vieux camion, à suivre un guide qui était sensé connaître où se trouvaient les mines. Ce n’était guère rassurant de voir les carcasses de voitures ou les restes de chameaux en bordure de la route. Ils avaient eu moins de chance que nous.
Afin de ne pas insulter mes hôtes, qui avaient tué une chèvre en mon honneur, j’ai dû manger le foie et les intestins crus de cette pauvre chèvre. Et pour accompagner cette fine cuisine, on me servit de l’eau dans une boîte de conserve rouillée au fond de laquelle on pouvait voir nager des petits vers. Quelque part ailleurs, pendant des jours, je n’arrivais à manger que des dates et du lait de chamelle parce que mes gencives ne supportaient plus la viande de bouc coriace remplie de sable soufflé par le vent du désert.
Suite au terrible génocide de 1994 au Rwanda, je crois avoir atteint la limite de ma tolérance dans les cachots surpeuplés de présumés génocidaires. La chaleur et les odeurs étaient insoutenables.
En tant que femme, j’ai eu à garder mon poing dans la poche devant des hommes qui, à cause de leur culture religieuse, refusaient de me serrer la main et allaient même jusqu’à m’ignorer complètement en faveur de mes collègues masculins. Un jour, à Kaboul, j’ai eu ma leçon d’humilité lorsqu’on m’a lancé des cailloux parce que je n’avais pas la tête recouverte d’un foulard.
Je trouve difficile de partager une maison avec des colocataires que je n’ai pas choisis, surtout lorsqu’on est confiné dans l’étroitesse d’un bunker à entendre les bombes qui tombent sur la ville. Il faut une bonne dose de patience, de tolérance et de flexibilité et, par-dessus tout, de bons bouchons pour les oreilles.
Après chacune de mes missions, je dois laisser des amis derrière, des gens avec qui j’ai tout partagé et que je ne reverrai jamais pour la plupart. Je m’inquiète pour eux qui restent dans leur pays en guerre.
Tout ça, c’est le prix à payer pour être une citoyenne du monde, mais curieusement, croyez-moi, ça en vaut la peine.
Le plus difficile reste la constante confrontation à l’injustice de ce monde. Combien de fois j’ai eu à retenir mes larmes devant des réfugiés cambodgiens, privés de leur liberté, me suppliant de les sortir de leur camp qui était bombardé toutes les nuits.
J’ai retenu mes larmes, dans un pays que je ne peux pas nommer, devant une mère qui pleurait à mes pieds lorsque je lui ai appris la mort de son fils de 21 ans, prisonnier politique dans la prison que je venais de visiter. Je ne pouvais pas lui dire qu’il avait été décapité et jeté dans la mer alors qu’il était sous notre protection. C’était pour moi et ma collègue une défaite très amère.
J’ai retenu un cri de rage au Tchad, lorsque j’ai appris que l’armée avait volé toutes les rations de nourriture que nous venions de distribuer dans un village affecté par la famine.
J’ai retenu un cri de rage auprès des blessés libanais victimes des bombes à fragmentations dispersées dans les plantations d’oliviers ou dans les orangers de leurs jardins.
J’ai retenu un cri de rage en Croatie (ex-Yougoslavie) lorsque j’ai vu une grand-mère en larmes devant les ruines de la maison de ses ancêtres, détruite par ses voisins, juste parce qu’elle n’était pas de la même origine ethnique, les uns Croates, les autres Serbes.
J’ai retenu un cri de rage lorsqu’un Taliban a piqué une crise parce qu’un infirmier a osé donner des traitements à des femmes hospitalisées dans notre hôpital de campagne pour blessés de guerre, à Peshawar, au Pakistan. Dans la tête de ces extrémistes, c’est manquer d’honneur que de toucher à une femme qui ne soit pas de la famille et ça, ce n’était pas en 1920 mais bien en 2009.
En dépit de ces difficultés, je suis convaincue que vous pensez, tout comme moi, que je suis une personne très privilégiée. Non ?
Peut-être que vous vous demandez aussi : comment puis-je faire pour qu’il y ait moins d’injustice dans ce monde, plus de liberté ? En fait, si j’ai accepté ce doctorat honorifique, c’est évidemment pour l’honneur qui m’est fait, mais surtout pour saisir l’occasion qui m’est donnée de semer chez vous, chers gradués et vous tous mesdames et messieurs, la petite graine qui grandira et vous fera découvrir combien le monde a besoin de vous pour se porter mieux. On n’a pas besoin de s’expatrier pour devenir citoyen du monde. Chaque jour, en tant que travailleur de la santé ou même comme simple citoyen, autour de vous, vous pouvez atténuer les iniquités sociales, soulager ceux qui souffrent, donner un peu d’espérance aux démunis, accueillir les réfugiés, aider les immigrants à s’intégrer.
Surtout, sachez apprécier ce que vous avez ici, dans notre beau pays, et je vous en prie, ouvrez-vous sur le monde. Vous vous rendrez vite compte que l’ignorance et le manque d’éducation sont la source de l’asservissement, de l’écart entre les riches et les pauvres, de l’inégalité entre les sexes, de l’intolérance face à la différence de l’autre, des guerres de religion, somme toute, de la détérioration de notre planète.