Entrevue exclusive d’UQAR-Info
avec Bernard Voyer
22 octobre 2005par Mario Bélanger
Dans le cadre du lancement de son troisième axe de recherche, sur la Nordicité, l’UQAR décerne un doctorat honorifique au grand explorateur Bernard Voyer, originaire de Rimouski. Selon le recteur Michel Ringuet, «Bernard Voyer symbolise vraiment par son expérience dans l’exploration de la planète, par sa connaissance des milieux froids et par son sens inné de la vulgarisation, l’essence de nos préoccupations pour la question nordique».
Ils sont chanceux les nouveaux et nouvelles diplômés de l’UQAR! Lors de la collation des grades, au Centre de congrès de Rimouski le samedi 22 octobre 2005, ils ont eu l’occasion de voir et d’entendre Bernard Voyer lui-même, qui a reçu à cette occasion son doctorat honorifique de l’Université.
Explorateur infatigable, alpiniste chevronné et conférencier recherché, Bernard Voyer n’a plus besoin de présentation. Il compte à son actif plus de 30 ans d’expéditions et d’aventures. [www.bernardvoyer.com] Il a entre autres rejoint le pôle Nord en 1994, le pôle Sud en 1996 et en 1999, il se tenait debout sur le plus haut sommet de la Terre, l’Everest, à 8850 mètres. Il a aussi complété en 2001 son Tour du monde des plus hauts sommets de chacun des sept continents. Il est un des rares sinon le seul explorateur moderne à avoir réalisé cet exploit historique, incluant les deux pôles et la traversée du Groenland. Il fait la fierté de Rimouski, là où il a vu le jour en mars 1953.
L’UQAR a décidé d’attribuer le titre de docteur honoris causa à M. Bernard Voyer pour plusieurs raisons: d’abord, pour sa contribution exceptionnelle à titre d’ambassadeur de la région rimouskoise. Mais aussi, parce que Bernard Voyer représente un symbole de dépassement de soi, parce que ses activités sont liées au milieu froid qui caractérise la région et certains programmes d’enseignement et de recherche de l’UQAR liés à la «nordicité», et enfin, parce qu’il est associé à divers projets de recherche et à la promotion de plusieurs causes dont celles de la jeunesse et de la conservation des milieux naturels.
Bernard Voyer a prononcé plus de 500 conférences de motivation, en français et en anglais, au Canada, aux États-Unis, en Europe et au Japon. Il a eu des discussions avec les astronautes de la NASA. Il y a rencontré au-delà de 375000 gens d’affaires, congressistes et étudiants.
Bernard Voyer a reçu plusieurs distinctions jusqu’à maintenant, dont un premier doctorat honorifique en géographie de l’Université Laurentienne de Sudbury (en 2001), et plusieurs reconnaissances de prestige: Ordre du Canada, Ordre national du Québec, Société géographique royale du Canada, médaille du prince du Népal, etc. Postes Canada a émis en 2002 une série de timbres de montagnes pour souligner ses exploits. À Rimouski, un sentier du littoral porte son nom.
ENTREVUE AVEC BERNARD VOYER
1) L’Université du Québec à Rimouski vous décerne un doctorat honorifique. Quels sont vos sentiments par rapport au fait de recevoir cet hommage à Rimouski, dans cette ville qui vous a vu naître?
Recevoir un doctorat, c’est un grand moment dans ma vie. Venant de Rimouski, c’est le comble du bonheur! Je sens des arômes de varech et d’air du fleuve qui me font plaisir. Ce grand fleuve a été témoin de mes premiers pas, de mes premières aventures, de mes premiers hivers. Le Rocher Blanc, l’île Saint-Barnabé, ce sont pour moi les premiers défis qui se pointaient à l’horizon. Rimouski, à mon humble avis, c’est plus prestigieux, plus grand et plus important. Quand j’appelle quelqu’un à Rimouski, je demande toujours le temps qu’il fait… C’est pas juste une question de nostalgie, mais bien un grand respect pour mon lieu d’origine. On n’efface pas le passé. Alors, recevoir un tel titre honorifique à Rimouski, devant mes amis et ma famille, c’est la plus belle reconnaissance qu’on puisse me proposer.
2) Vous allez prendre la parole devant des étudiantes et étudiants qui viennent d’obtenir leur diplôme universitaire. On sait qu’il faut beaucoup de courage et de volonté pour étudier aujourd’hui; nous vivons dans un monde plein de distractions et d’embûches. Et les défis sont nombreux dans la société et sur le marché du travail. Vous qui savez affronter de grands défis, quelle sorte de message allez-vous leur livrer?
Un message de passion. Si je m’adresse à des diplômés, je sais que ce sont des aventuriers, des passionnés. Je vais faire un parallèle entre les études et les expéditions: entre le début de l’Université et l’obtention du diplôme, c’est comme entre le bas de la montagne et le haut. Qu’est-ce qu’on fait après avoir atteint un sommet? Les études, c’est un monde d’aventure. J’ai des cheveux blancs, je me permettrai donc quelques conseils.
3) Du pôle Nord au pôle Sud, en passant par les grands sommets du monde, vous avez vécu depuis 30 ans des expériences plus étonnantes et difficiles les unes que les autres. Laquelle de ces expériences vous a été:
- la plus amusante? J’hésite entre les deux pôles… Dans la région du pôle Nord magnétique, une boussole devient inutile. L’aiguille ne tourne plus parce que dans les faits, elle pointe en dessous de nous, sous la terre… Ça nous a amusé. Au Sud, comme il y a un vrai continent solide sous la glace, il est possible d’identifier le lieu précis du pôle sud: une borne l’indique. On peut donc faire le tour du monde en quelques secondes. On pouvait donc voyager autour de la Terre encore plus vite que les astronautes… Avec mon collègue Thierry Petry (médecin à Gaspé), de l’autre côté de cette borne, j’avais douze heures de décalage. En plus, on avait la tête en bas…
- la plus périlleuse? Beaucoup d’expéditions ont été périlleuses. Celle où le danger était le plus présent, comme une menace permanente, c’était l’Everest. Par contre, l’expédition au Pôle Sud a sans doute été la plus difficile, la plus laborieuse.
- la plus satisfaisante? J’ai d’excellents souvenirs de mes premiers camps d’été, de mes premières expéditions à vélo. Aussi, le fait d’avoir atteint les trois grands pôles du globe (Nord, Sud et Everest) est pour moi une grande satisfaction.
- la plus formatrice? Je pense que toutes les expéditions qu’on fait sont formatrices, à partir de la petite expédition en canot. Chaque fois, c’est la découverte. Mes expéditions hivernales ont été mes meilleurs livres de géographie et de physique.
- la plus empreinte de sagesse? L’Everest, sans doute. On ne peut pas atteindre le toit du monde sans se poser des questions, sans aborder la spiritualité. C’est le sommet de la Terre. Quand j’étais là, j’ai enlevé mon gant et j’ai touché le ciel…
- la plus solitaire? J’ai jamais fait de grandes expéditions en étant parfaitement solitaire. Mais j’avoue que l’Antarctique est un pays de solitude. Les grands espaces, la distance et surtout les vents forts confinent chacun à une certaine solitude.
- la plus regrettable? Franchement, je n’ai jamais regretté une seule expédition. On apprend toujours de chaque expérience. Jamais je n’ai dit «je n’aurais pas dû»...
- la plus high-tech? Au pôle Sud. Nous avons établi les communications par satellite les plus lointaines sur Terre. Aussi, nous avons fait de nouvelles expériences avec les vêtements, l’alimentation, l’équipement allégé, une montre-boussole nouvellement mise au point, etc.
- la plus surprenante? Mon expédition au Mont Carstensz, le sommet de l’Indonésie, m’a vraiment impressionné. Au pied de ces montagnes, nous avons fait connaissance avec le dernier peuple cannibale sur terre, des Papous. Leur réalité est tellement différente de la nôtre.
- la plus imprévisible? La traversée de l’île d’Ellesmere, dans le grand nord canadien. C’était une première mondiale de franchir cette île d’un bout à l’autre. Nous avons parcouru 1000 km, souvent dans des zones montagneuses, inconnues. Très peu d’informations sont disponibles sur cette région. Nous avons visité le village inuit le plus nordique au Canada.
4) Il paraît que vous lancez votre premier livre cet automne, Aniu, Du flocon de neige à l’iceberg. Vous avez même ouvert votre propre maison d’édition pour le lancement de cet ouvrage. Pouvez-vous nous dire brièvement sur quoi porte votre livre? Et aussi, qu’est-ce qui vous a motivé dans cette aventure de l’édition?
J’ai fait ce livre avec ma conjointe et partenaire, Nathalie Tremblay, une fille de Chicoutimi. Pour le faire vraiment à notre goût, nous avons lancé notre propre maison d’édition, Névé, un mot masculin qui signifie: dernières plaques de neige. Ce nouveau livre exprime bien ma passion pour l’hiver, la neige et la glace. 125 photos, 208 pages, du beau papier, un format carré. Le tout premier lancement se fera à Rimouski, au Salon du livre, début novembre. On peut parcourir le livre du début à la fin ou choisir quelques textes au hasard. On y retrouve des récits d’expédition, quelques textes lyriques, des réflexions. Il y a aussi des textes plus scientifiques, sur les calottes glacières, sur la fonte des banquises, sur les icebergs. Ça traite aussi de certains moments forts que j’ai vécus dans des endroits vraiment éloignés et inaccessibles. J’ai fait de mon mieux pour livrer le plus fidèlement possible ma passion de l’hiver et pour le monde de la glace. Je souhaite que les gens apprécieront mon livre.
5) Un axe de recherche ayant pour thème la Nordicité a récemment été créé à l’UQAR. Les professeurs sont notamment préoccupés par les effets de l’Homme, incluant les changements climatiques, sur les milieux froids. Vous qui connaissez bien les milieux froids, qui sont d’ailleurs une caractéristique du Québec, quels conseils pouvez-vous leur donner?
Ce ne sont pas des conseils, mais plutôt un partage de connaissances. Parfois, les scientifiques savent tout des modèles mathématiques sur le comportement de la banquise, mais ne l’ont jamais entendu craquer. C’est important de fusionner les connaissances théoriques et pratiques sur la question nordique. Il faut travailler ensemble. Nous partageons une passion. Et je pense qu’il y a à l’UQAR cette préoccupation authentique pour mieux comprendre la Nordicité sous différentes facettes: sa géographie, sa faune, sa flore, son climat, le développement durable, la dimension humaine. Et les chercheurs ne s’intéressent pas seulement au Grand Nord, mais à tout le territoire québécois, qui est un milieu continental froid.
Le Québec est très concerné par la Nordicité. Saviez-vous où se trouvent les terres gelées les plus au sud de l’hémisphère Nord? En Sibérie et au Québec. Ce sont les deux endroits nordiques où le sol gelé, le pergélisol, descend le plus vers le Sud. En Terre de Baffin, il n’y a pas d’arbres. Pourtant, à la même latitude, à Trondheim, en Norvège, ou à Anchorage, en Alaska, il y a une végétation abondante, de belles forêts. Au Québec, les grands froids du Nord plongent vers nous, tout comme en Sibérie. Bien sûr, il y a l’influence des courants océaniques, du climat. Mais dans un contexte de changements climatiques et de fonte de la calotte nordique, nous risquons d’être rapidement touchés. Que l’UQAR s’intéresse au territoire nordique, c’est une excellente nouvelle. À Rimouski, on a un bel emplacement pour étudier cette question, pour faire la vigie.
6) Si vous n’aviez aucune contrainte, quelle serait l’expédition la plus «invraisemblable» que vous souhaiteriez réaliser?
Vraiment aucune contrainte? Alors, j’aimerais beaucoup aller sur la Lune. J’ai connu personnellement les endroits les plus froids sur Terre. Avec les gens de la NASA, on a parlé de la Lune et de Mars. J’adorerais aller faire un tour sur la Lune et même sur d’autres planètes. Bien sûr, il y a des tonnes de contraintes… Il me faudrait deux ou trois doctorats en physique, des années de pratique en astronomie, etc. Le temps joue contre moi. C’est invraisemblable, je sais, mais je peux quand même rêver…
Je conserve précieusement le message que j’ai reçu du Capitaine Kent V. Rominger, directeur du Bureau des astronautes à la NASA (Houston). Ça dit ceci: «Merci d’être venu présenter votre conférence à notre équipe d’astronautes. Vous avez réalisé des exploits extraordinaires et nous pouvons tous apprendre de vos expériences. Nous espérons que vous pourrez revenir rencontrer nos astronautes qui se préparent déjà pour les missions prochaines sur la Lune et sur Mars.»
Le site Internet de Bernard Voyer [bernardvoyer.com] fournit d’excellents renseignements sur chacune de ses expéditions. Aussi, la revue L’Actualité, édition du 1er octobre 2005, présente, dans un encart Géographica, un extrait du livre de Bernard Voyer, avec quelques photos exceptionnelles.