L’héritage des hippies dans l’Est du Québec

(Photo : BAnQ/La Presse)

Ils avaient les cheveux longs, prônaient l’amour libre et la non-violence et rejetaient la société de consommation. Les hippies ont marqué les années 60 et 70. Mais au-delà de son image folklorique, le mouvement hippie a laissé son empreinte dans les régions du Bas-Saint-Laurent et de la Gaspésie.

L’histoire de la contre-culture au Québec ne se limite pas aux événements et aux manifestations survenus à Montréal et dans les grands centres urbains. Même que les hippies ont laissé un héritage appréciable dans l’Est du Québec, souligne l’historienne Émilie Cormier. « Le réseau des auberges de jeunesse, les coopératives, la valorisation des fermes de culture biologique et plusieurs autres transformations profondes de nos habitudes de consommation et de vie sont directement liés aux valeurs qu’ont défendues ces jeunes dans les années 70. »

C’est afin de lever le voile sur les manifestations de la contre-culture hippie au Bas-Saint-Laurent et en Gaspésie qu’Émilie Cormier a décidé d’en faire son projet de maîtrise en histoire. La Maison du pêcheur, cette grange de Percé qui a été louée par les futurs membres de la cellule Chénier du Front de libération du Québec, a été un lieu de rencontre incontournable. « Ils invitaient tous les jeunes touristes nomades du Québec à crécher gratuitement chez eux pour lutter contre le tourisme américain. Cet épisode a grandement marqué l’imaginaire québécois parce qu’il s’est soldé en des affrontements assez violents entre la municipalité qui craignait de souffrir économiquement de la présence des hippies et les jeunes de la Maison du pêcheur. »

Le réalisateur Alain Chartrand a consacré un film à la Maison du pêcheur. « La plupart des études que j’ai consultées se réfèrent à ce film. Sinon, il n’y a pas de référence sur les manifestations de la contre-culture hippie. J’ai donc fouillé dans les archives de la municipalité de Percé qui avait gardé des lettres envoyées de partout au Québec à leur intention, des reçus d’avocats, des rapports d’inspection et tous les comptes rendus des rencontres du conseil municipal pour reconstituer le conflit. À l’aide également d’articles de journaux, j’ai pu brosser un portrait du tourisme nomade en Gaspésie. »

Les modes de vie alternatifs, comme les communes et les projets de retour à la terre, ont aussi été ciblés par la chercheuse. « Le Bas-Saint-Laurent et la Gaspésie ont été des régions très prisées par les jeunes qui voulaient essayer de vivre à l’écart de la société en adoptant un mode de vie complètement émancipé des normes de consommation et des structures normatives. Ces projets étaient utopiques, mais beaucoup de personnes gardent de très bons souvenirs de leurs expériences en commune et le plus possible en autarcie, mais il y avait aussi beaucoup d’enjeux et de défis liés au fait de vivre de manière alternative. »

Émilie Cormier est diplômée à la maîtrise en histoire. (Photo : Stéphane Lizotte)

À Rimouski, le café étudiant La Meunerie a été un espace de rassemblement des jeunes de la contre-culture. « C’est un café qui a été ouvert en 1969 et où les jeunes de la polyvalente et du cégep ont tenu des happenings, des concours de musique et toutes sortes d’autres événements ayant contribué à forger une culture jeunesse très forte », observe Mme Cormier. « En épluchant des journaux étudiants et en rencontrant des témoins de l’époque, j’ai aussi mis de l’avant les habitudes de consommation culturelles, matérielles, et de drogues des jeunes de cette époque et l’influence de la contre-culture hippie des États-Unis sur eux. »

La fondation du Regroupement des organismes culturels et communautaires de Rimouski a aussi été retenue par la chercheuse comme manifestation de la contre-culture. « C’était une entité très militante au Québec. Les organismes qui en faisaient partie adoptaient des valeurs contestataires empreintes des idées du mouvement hippie. Ce regroupement a d’ailleurs été au cœur d’une controverse l’opposant au maire de Rimouski de l’époque, Philippe Michaud. Ce genre d’affrontement entre les autorités municipales a été documenté ailleurs au Canada comme une conséquence directe de l’opposition des autorités régulatrices aux initiatives proposant des structures alternatives au capitalisme. »

Dirigée par la professeure Karine Hébert et le professeur Julien Goyette, Émilie Cormier a entrepris sa maîtrise en 2022, et ce, après avoir réalisé un baccalauréat en histoire. Qu’est-ce qui l’attire dans son domaine? « Le pas de recul que l’on peut se permettre de prendre pour porter un regard plus global sur des situations et des enjeux sociaux qui ont des origines complexes. Sans cela, je crois que l’on passe à côté de beaucoup d’explications qui peuvent permettre d’imaginer des solutions plus efficaces à des maux et des enjeux actuels. »

C’est à l’automne 2025 que Mme Cormier a terminé sa maîtrise en histoire, un projet qui lui a permis de mettre de l’avant un mouvement peu à peu tombé dans l’oubli, mais qui a influencé l’identité régionale. « Il n’y avait pas que du beau dans le mouvement hippie, mais même à travers les enjeux, il y a beaucoup de leçons à retenir sur l’évolution de notre société. » On peut lire le mémoire Manifestations de la contre-culture hippie au Bas-Saint-Laurent et en Gaspésie de Mme Cormier sur le dépôt institutionnel Sémaphore accessible sur le site de l’UQAR.

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